« Parmi les choses que les gens n’ont pas envie d’entendre, qu’ils ne veulent pas voir alors même qu’elles s’étalent sous leurs yeux, il y a celles-ci : que tous ces perfectionnements techniques, qui leur ont si bien simplifié la vie qu’il n’y reste presque plus rien de vivant, agencent quelque chose qui n’est déjà plus une civilisation ; que la barbarie jaillit comme de source de cette vie simplifiée, mécanisée, sans esprit ; et que parmi tous les résultats terrifiants de cette expérience de déshumanisation à laquelle ils se sont prêtés de si bon gré, le plus terrifiant est encore leur progéniture, parce que c’est celui qui en somme ratifie tous les autres. C’est pourquoi, quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? », il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante « À quels enfants allons-nous laisser le monde ? » »
Jaime Semprun (1947-2010), L’abîme se repeuple (p. 20)
Quels enfants pour notre monde ?
À la page 20 de son essai « L’abîme se repeuple » (1997), Jaime Semprun critique la formule écologique convenue en inversant la perspective : plutôt que de s’interroger sur l’état du monde légué aux enfants, il invite à se demander, avec une forme d’inquiétude réelle, à quels types d’enfants ce monde sera confié, dénonçant ainsi l’altération morale et psychologique façonnée par la société industrielle.
Ainsi posée, la question résonne en effet de façon tout à fait singulière, surtout dans le contexte actuel de tensions et de manifestations de la jeunesse contre ses conditions de vie et d’études, face à un avenir des plus incertains.
À l’heure où la plupart des grandes institutions de formation et d’éducation de la jeunesse (l’école en premier lieu) semblent à bout de souffle, l’aïkido ne représenterait-il pas un moyen, aussi modeste soit-il, d’inverser la tendance et de contribuer à « fabriquer » de futurs adultes plus à même de répondre aux défis immenses qui les attendent demain ?
Parmi ces grands défis, on peut relever :
- Une moindre mobilisation du corps et une dépense physique plus limitée
- La peur de l’autre
- La peur de l’échec ou de l’inconnu
- La perte de sens
- Le virilisme
Autant de sujets sur lesquels l’aïkido peut constituer une forme de réponse originale et utile, croyons-nous.
Une moindre mobilisation du corps et une dépense physique plus limitée
Pour beaucoup d’enfants, la dépense physique quotidienne ne va plus de soi : trajets motorisés, loisirs assis, écrans… Les difficultés sont bien réelles. En septembre 2025, parmi les élèves de sixième évalués dans les établissements volontaires en France, 35 % ne parvenaient pas à soutenir les quatre premières minutes du test progressif d’endurance. C’est ce que rapporte la DEPP en mai 2026.[1]
La coordination mérite elle aussi notre attention. Lors d’une expérimentation distincte menée en 2025 sur un échantillon représentatif de 4 100 élèves de sixième, 42 % se situaient dans le groupe « à besoins » pour un exercice de lancer-rattraper d’une balle contre un mur, en alternant les mains.[1] Ces résultats ne mesurent pas une dégradation d’une génération à l’autre ; ils rappellent combien apprendre à coordonner ses gestes reste nécessaire. Courir, sauter, rouler, s’équilibrer : autant d’expériences auxquelles il faut donner une place dans la vie des enfants.
A contrario, en pratiquant l’aïkido, l’enfant ou l’adolescent se reconnecte pleinement avec son corps et ses mouvements. Il apprend à se coordonner et à se mobiliser dans la durée, rendant l’effort physique stimulant plutôt que simplement pénible. Prenons un exercice de roulade adapté à son niveau, suivi d’un retour debout et d’un déplacement avec un partenaire : il faut s’orienter, retrouver son équilibre, ajuster sa distance, puis recommencer. L’effort a un objet concret, et le plaisir de mieux faire peut donner envie de poursuivre.
La peur de l’autre
Les cadres familiaux dans lesquels grandissent les enfants évoluent. Selon l’Insee, en France hors Mayotte, la part des enfants mineurs vivant dans une famille monoparentale est passée de 19,3 % en 2011 à 22,5 % en 2022.[2] Ce fait, seul, dit beaucoup sur l’époque et les nouvelles conditions de vie et de socialisation des enfants, même s’il n’est pas suffisant pour conclure sur leur solitude accrue ou la qualité moindre de leurs liens avec les autres. Quelle que soit leur situation familiale, les enfants ont besoin de lieux où rencontrer d’autres personnes et apprendre à vivre avec elles.
Les écrans occupent, eux, une place considérable dans leur quotidien. D’après l’étude Enabee de Santé publique France, menée en France hexagonale en 2022 et publiée en 2025, les enfants scolarisés en élémentaire passaient en moyenne 1 h 53 par jour devant un écran entre 6 et 8 ans, et 2 h 33 entre 9 et 11 ans, selon les déclarations de leurs parents.[3] Ce temps n’est pas nécessairement un temps de solitude. Mais lorsque les échanges passent surtout par l’écran, quelle place reste-t-il à la présence physique de l’autre ? Celle d’un avatar de jeu vidéo ou d’un simple « follower » sur un réseau social ?
L’autre, ainsi désincarné, semble sans épaisseur ni véritable consistance.
Et pourtant, les menaces qui passent par l’écran sont bien réelles : cyberharcèlement, humiliations, sollicitations sexuelles… Dans l’enquête internationale HBSC 2021-2022, présentée par l’OMS/Europe en 2024, 15 % des adolescents de 11, 13 et 15 ans interrogés dans 44 pays et régions d’Europe, d’Asie centrale et au Canada déclaraient avoir subi du cyberharcèlement.[4]
L’autre est alors perçu comme une menace, dont il faudrait se méfier et se protéger.
Or, l’aïkido donne une tout autre place à l’altérité : l’autre est soi-même, son alter ego, son frère. En effet, pour apprendre, l’on a besoin de l’autre et, pour cheminer sur la voie de l’aïkido, il nous faut des compagnons de route.
Cette expérience de l’altérité empathique, au cœur de l’aïkido — puisque l’on se met concrètement à la place de l’autre en tant qu’uke et tori, acteurs de la relation — peut mener l’enfant à appréhender par le corps les notions de coopération et de collaboration, à leur donner vie à chaque interaction. Imaginons deux partenaires de gabarits différents : le plus grand ajuste son engagement, le plus petit exprime une difficulté, et chacun cherche comment permettre à l’autre de travailler. La réussite devient une affaire commune.
Et c’est cette expérience positive de l’altérité — même si parfois elle peut être difficile à vivre en raison des gabarits, des âges, des appréhensions, du rythme ou de l’intensité des techniques —, c’est cette manière de considérer l’autre comme un véritable partenaire, point d’appui de sa propre progression, qui peut constituer l’un des fondements de la transformation de l’enfant en un futur adulte capable de vivre positivement en société.
La peur de l’échec ou de l’inconnu
L’enfant ne sait pas de quoi demain sera fait… les adultes non plus, d’ailleurs. Mais contrairement aux adultes qui sont en prise avec la réalité qu’ils vivent, subissent ou combattent toute la journée, les enfants, et notamment les plus jeunes, ont peu de moyens d’agir sur ces grands bouleversements. Ils appréhendent souvent le monde au travers des angoisses de leurs parents et des adultes en général : éco-anxiété, hausse des prix, violences en tous genres, perte de la biodiversité, canicules, tempêtes…
Bien que souvent aptes à vivre le moment présent, les enfants n’échappent pas à la peur du lendemain : échéances scolaires, compétitions diverses, classements et, pour les plus grands, Parcoursup…
Pourtant, grâce à l’aïkido, l’enfant peut apprendre à se reconnecter à l’« ici et maintenant », dans un cadre où l’enseignant veille à ne pas faire de la performance une injonction permanente. Au dojo, le moment présent retrouve toute sa place : la technique sert de support à l’expérimentation de nouvelles sensations et de nouvelles compétences motrices et relationnelles. Un mouvement échoue ? On le reprend, on modifie un appui, on écoute le partenaire, on essaie à nouveau. L’erreur devient une indication pour la suite du travail.
Le but de la pratique étant la pratique – même si cela n’exclut évidemment pas l’évaluation – l’enfant peut s’apaiser et mettre à distance le monde extérieur et ses injonctions de réussite. Pendant ce temps de pratique, demain peut attendre.
La perte de sens
Pourquoi bien travailler à l’école si c’est pour finir sans emploi ? Pourquoi faire ses devoirs tout seul, alors qu’il y a l’IA ? Pourquoi lire des livres alors qu’on peut voir leur adaptation à l’écran, en série ou en dessin animé ? Pourquoi apprendre un art martial alors qu’il suffit d’aller « à la salle » prendre des muscles ? Pourquoi sortir et se faire des amis alors qu’on peut faire la même chose en ligne sous son super pseudo ? Pourquoi voter alors que l’on sait que les politiques sont impuissants ou corrompus ? Pourquoi prendre soin de la planète alors que tout serait déjà foutu ? Pourquoi dire la vérité si le mensonge l’emporte à chaque fois ? Pourquoi rester poli et courtois lorsque l’irrespect et l’outrance dominent ?…
Autant de questions que nos enfants peuvent se poser, plus ou moins ouvertement, et qui nourrissent leur rapport au monde actuel, les laissant parfois pantois et sidérés. Quel sens accorder à la parole des adultes lorsqu’ils n’y accordent eux-mêmes que peu de foi ? Et donc quel sens donner à ce monde ?
La pratique de l’aïkido, à elle seule, ne suffira évidemment pas à résoudre toutes ces questions, loin de là.
Mais elle peut grandement y contribuer en insistant sur le cadre et la direction qu’elle s’impose : un cadre clair et constructif qui permet à chacun de poursuivre un idéal commun tout en s’élevant mutuellement, tout au long de la vie.
On « entre en aïkido » non pas pour en sortir, comme à l’école ou au travail par exemple, mais pour y rester et s’élever.
Pour ce faire, les apprentissages sont certes physiques et techniques, mais ils sont aussi et surtout « signifiants », avec des éléments très concrets qu’on expérimente à chaque cours et qui donnent sens à ce qu’on fait :
- Respecter l’étiquette du dojo
- Saluer le professeur et ses partenaires de travail
- Accepter de travailler avec « tout le monde »
- Être tour à tour celui qui conduit la technique et celui qui la reçoit
- Adapter son mouvement au partenaire
- Accepter de ne pas être le meilleur ou la meilleure
- Coopérer plutôt que vaincre
- Accepter de ne pas tout réussir du premier coup
- Accepter de tomber pour mieux se relever
Autant de petites expériences qui, répétées semaine après semaine, contribuent à construire une manière d’être avec les autres et soi-même, plus confiante, plus sereine, moins polluée par les « à quoi bon ? ». Le sens se trouve aussi là : dans l’accord entre ce qui est annoncé et ce qui se vit réellement sur le tatami.
Le virilisme
Le monde apparaît aujourd’hui de plus en plus fracturé, volatile et anxiogène. Le prospectiviste Jamais Cascio en propose une grille de lecture, rendue publique en 2020, avec l’acronyme BANI :[5]
- « B » pour Brittle (fragile) : des systèmes solides en apparence, mais susceptibles de s’effondrer brutalement.
- « A » pour Anxious (anxieux) : une incertitude qui génère du stress et la peur de faire le mauvais choix.
- « N » pour Nonlinear (non linéaire) : des effets qui ne sont pas proportionnels à leurs causes, où de petits événements peuvent entraîner des conséquences considérables.
- « I » pour Incomprehensible (incompréhensible) : des situations dont la complexité semble résister à nos tentatives d’explication, malgré l’abondance d’informations.
Dans un tel monde, il peut être rassurant d’en revenir aux vieilles recettes qui, croit-on, ont fait leurs preuves : la force, la prédation, la domination.
Et face à la force, il faut, pense-t-on immédiatement, opposer la force. C’est un schéma que nos enfants voient tous les jours à l’œuvre et qui peut se traduire par un culte du « corps fort » développé « à la salle ». Voyez ces images de corps toujours plus musclés, ces promesses de devenir redoutable, cette idée qu’il faudrait avant tout être capable de prendre le dessus sur autrui. La musculation, le MMA ou le cross-training ne se réduisent évidemment pas à cela. Mais lorsque la recherche d’un corps endurant et performant devient une course à la supériorité, elle alimente précisément ce qu’elle prétend conjurer : un monde où il faudrait dominer pour ne pas être dominé.
Cette démarche est, croyons-nous, une impasse. Il faut certes prendre soin de soi et de son corps, s’outiller au mieux pour faire face aux dangers multiples de notre monde en déliquescence. Mais faire de la force brute et du virilisme la seule réponse est vain et sans issue.
En aïkido, chacun est unique, chaque corps a ses qualités et ses défauts, et c’est ce qui fait toute la richesse de la pratique. En pratiquant régulièrement, l’aïkidoka, enfant ou adolescent, peut progressivement se forger un corps souple, robuste et disponible à l’effort. Imaginons un pratiquant qui cherche à exécuter sa technique en raidissant ses bras pour passer en force et qui n’y arrive pas : l’enseignant peut l’inviter à relâcher ses épaules, redresser son buste et déplacer ses appuis, pour aboutir à un mouvement plus efficient avec son partenaire. Il découvre alors d’autres ressources que le seul rapport de force.
L’aïkido, comme outil pour aider à réparer le monde, commence par les enfants
Les défis, nous l’avons constaté, sont immenses. Mais nos enfants ne sont pas sans ressources pour maintenir le monde « vivable » et harmonieux et, nous le croyons, l’aïkido peut les y aider.
À quels enfants allons-nous laisser le monde ? La question demeure, mais elle nous oblige d’abord à regarder ce que nous, adultes, leur transmettons, ce que nous leur donnons à vivre et les occasions que nous leur offrons de grandir. Les inquiétudes que nous exprimons à leur sujet nous engagent aussi.
L’aïkido ne réparera pas le monde à lui seul. Mais, sur quelques mètres carrés de tatami, il peut déjà permettre d’en faire une autre expérience. Une expérience où l’effort a du sens, où l’erreur permet d’apprendre, où l’autre nous aide à progresser et où la force ne donne pas tous les droits. À condition, bien sûr, que nous, enseignants, fassions vivre ces exigences dans nos cours et dans notre manière d’accueillir chacun.
C’est dans cette perspective que les objectifs de la commission jeunes de la FFAAA prennent tout leur sens : développer la pratique des 6-25 ans, former et accompagner les enseignants dans la durée, rassembler autour de stages, ouvrir l’aïkido à de nouveaux publics et aider les jeunes à prendre des responsabilités. Ces orientations nous invitent à partager nos expériences et à faire une place aux idées de ceux que nous accompagnons. Un adolescent ou un enfant plus avancé dans la pratique pourrait, par exemple, participer à l’accueil des débutants ou proposer un exercice ou une séquence pédagogique, avec l’appui de son enseignant.
Quels espaces allons-nous leur ouvrir dans nos clubs, quelles responsabilités leur confier, et qu’allons-nous accepter d’apprendre d’eux ? La commission jeunes a là un chantier collectif auquel chacun peut prendre part, dès le prochain cours. C’est aussi en leur donnant cette place aujourd’hui que nous pouvons les aider à habiter le monde de demain.
Gaston NICOLESSI, membre de la Commission Jeunes et chargé de mission Jeunes auprès du Collège Technique National
Octobre 2026
Notes et sources
[1] Aptitudes physiques et coordination
DEPP — Antoine Mayeur-Guillou, Vincent Paillet et Philippe Schmitt. Évaluation des aptitudes physiques des élèves de sixième et de seconde à la rentrée 2025. Note d’Information n° 26-17, mai 2026.
Données : septembre 2025. Endurance : 266 900 élèves de sixième, 2 800 établissements volontaires ; 35 % dans le groupe « à besoins ». Coordination : expérimentation distincte sur 4 100 élèves ; 42 % dans ce groupe. Voir p. 1, encadré 2 et figure 5. Ces tests ne mesurent ni une évolution générationnelle ni les effets de l’aïkido.
[2] Évolution des situations familiales
Insee — Ménages, couples et familles, France portrait social, édition 2025, publié le 18 novembre 2025. Figure 3.
Part des enfants mineurs en famille monoparentale : 19,3 % en 2011 ; 22,5 % en 2022. Champ : France hors Mayotte, familles avec enfant mineur en logement ordinaire. Il s’agit d’une proportion d’enfants, non de familles. Cette donnée ne renseigne pas sur la qualité des liens familiaux ou sociaux.
[3] Place des écrans dans le quotidien
Santé publique France — Temps d’écran des enfants de 3–11 ans scolarisés en maternelle et élémentaire en France hexagonale en 2022 : premiers résultats de l’étude Enabee. Septembre 2025.
Moyennes déclarées par les parents en 2022 : 1 h 53 par jour pour les 6–8 ans ; 2 h 33 pour les 9–11 ans scolarisés en élémentaire. Voir les points clés, p. 1. L’étude est descriptive ; ces durées ne constituent pas une mesure de l’isolement et ne couvrent pas les enfants de 11 ans déjà au collège.
[4] Cyberharcèlement
OMS/Europe — Une nouvelle étude de l’OMS/Europe révèle qu’un enfant d’âge scolaire sur 6 est victime de cyberharcèlement. Communiqué du 27 mars 2024, enquête HBSC 2021–2022.
15 % des adolescents interrogés déclarent avoir subi du cyberharcèlement. Âges : 11, 13 et 15 ans ; 44 pays et régions d’Europe et d’Asie centrale, ainsi que le Canada. Il s’agit d’un résultat international, pas d’un taux propre à la France.