Mikiko Sugawara : transmettre la joie de la pratique

Les 27 et 28 septembre 2025, Emiko Hattori et l’Aïkido Club Villejuif ont accueilli Mikiko Sugawara, 7ème Dan, pour un stage. À cette occasion, deux représentantes de la Commission féminine de la FFAAA ont saisi l’opportunité pour interroger l’ancienne élève de Hiroshi Tada sur son parcours au Japon et en Europe.

Commission féminine : Nous sommes ici à Villejuif à l’issue d’une superbe journée de stage avec Sensei Mikiko Sugawara organisée par Emiko Hattori et nous avons tous eu de nouvelles et très belles sensations. Je vous remercie de m’accorder maintenant un peu de temps pour une courte interview. Sensei Sugawara, vous avez débuté l’aïkido en 1977. À l’époque y avait-il beaucoup de femmes qui pratiquaient ?

Mikiko Sugawara : Oui, il y avait des femmes. Bien sûr que les hommes étaient plus nombreux, mais il y avait effectivement des femmes. C’était courant.

Commission féminine : Votre professeur était Sensei Tada. Quelle était son attitude vis-à-vis de la pratique des femmes ? Est-ce qu’il leur enseignait de la même manière qu’aux hommes ? Est-ce qu’il les encourageait ?

Mikiko Sugawara : Il n’y avait pas de différence entre hommes et femmes. La pratique était la même et Tada ne faisait pas de différence. Mais il n’y avait pas du tout d’encouragement particulier dirigé vers les femmes, car Maître Tada était plutôt de la vieille école. Pour ma part, j’ai découvert le dojo de Maître Tada un an après son ouverture. J’y ai donc pratiqué presque depuis le début et il y avait déjà des femmes à l’époque, bien que moins nombreuses que les hommes. Tada n’enseignait pas spécialement pour les femmes. C’était plutôt l’inverse, car il était du genre à dire que les femmes, bon, c’était un peu moins … disons que ce n’était pas exactement la même chose que les hommes. Il avait des valeurs à l’ancienne et peut-être que la progression des femmes, au niveau des grades kyu et dan, était un peu plus lente que celle des hommes. Moi, je voulais être professeure de sport et c’est comme cela que je suis arrivée dans cet univers. Ça m’a un peu énervée, pas la différence, mais le fait de se dire que pour être reconnue, étant femme, il fallait vraiment s’entrainer tous les jours. J’ai voulu démontrer que les femmes aussi pouvaient être légitimes.

Commission féminine : Si j’interprète correctement ce témoignage, pour votre progression personnelle mais aussi pour votre ambition de devenir une professionnelle de l’aïkido, le fait d’être une femme a quand même rendu le processus un peu plus difficile ?

Mikiko Sugawara : L’obtention des grades était un peu plus longue. Cependant, en tant que professionnelle, depuis que j’ai ouvert mon dojo, je n’ai pas eu l’impression que, parce que j’étais une femme, c’était diffèrent ou que j’aie dû fournir des efforts supplémentaires. C’est juste que moi, en tant que personne, je voulais prouver ma légitimité. D’ailleurs, en prenant de l’âge, Maître Tada a évolué.  

Commission féminine : Est-ce que vous pensez que les femmes ont une pratique différente de celle des hommes ?

Mikiko Sugawara : Comme on a pu le voir dans le stage d’aujourd’hui, il est évident que la force physique n’est pas la même pour une femme que pour un homme. Mais en fin de compte cela ne change rien dans la pratique de l’aïkido. Sauf qu’une femme, au lieu d’utiliser ses muscles, doit davantage solliciter son énergie intérieure et se relâcher. Faire des lignes soignées plutôt que d’inutilement utiliser la force brute. Aujourd’hui, j’ai pu voir beaucoup de femmes utiliser vraiment trop de force, et d’autres qui inversement se relâchait trop et manquaient de tonicité. En résumé, la pratique reste la même, mais pour qu’une femme puisse pratiquer au même niveau, avec la même puissance qu’un homme, il vaut mieux qu’elle soit relâchée et à l’écoute de son énergie intérieure.

Commission féminine : Est-ce que vous personnalisez vos conseils pour permettre aux femmes et aux hommes d’utiliser au mieux leur physiologie propre ?

Mikiko Sugawara : Je n’enseigne pas différemment pour les hommes ou pour les femmes. Ce qui est très important pour l’enseignement, en tant que professeure, c’est d’exécuter des techniques soignées et bien réalisées. J’ai une question pour vous : est-ce que pendant le stage d’aujourd’hui vous avez remarqué une différence dans mon enseignement vis-à-vis des femmes et des hommes ?

Commission féminine : Non, effectivement, mais je voulais savoir si dans le cadre de vos cours réguliers au dojo il pouvait y avoir une adaptation ?

Mikiko Sugawara : Non, je dirais que sur ce point mon enseignement reste le même. En revanche, je peux faire une différence par rapport à l’âge. Effectivement, si une personne un peu plus âgée débute l’aïkido – car on peut commencer l’aïkido à tout âge – j’expliquerai peut-être d’une façon un peu plus lente, plus soignée, avec plus de détails. Alors qu’avec un jeune ça sera peut-être complètement différent. J’ai envie de dire que l’adaptation de l’enseignement se fera plutôt en fonction de l’âge que du genre. Par exemple, pour que les enfants comprennent, il faut des instructions simplifiées et directes, alors qu’avec les personnes âgées, qui sont nombreuses en France et au Japon, je ferais plus attention à ce qu’elles évitent les blessures.

Commission féminine : Merci pour cette réponse. Emiko, avez-vous quelque chose à ajouter ?

Emiko Hattori : Je dirais exactement la même chose, même si je n’ai pas autant d’expérience que Sensei Sugawara, et ajouterais seulement qu’il peut arriver que les hommes utilisent trop leur force musculaire. C’est tellement normal pour eux qu’il leur est peut-être plus difficile de comprendre le relâchement. Donc, pour eux, il faut davantage travailler ce côté-là.

Commission féminine : Maître Sugawara, vous avez enseigné près de 10 ans en Suisse. Avez-vous observé des différences par rapport au Japon, notamment en ce qui concerne la pratique féminine et l’attitude des enseignants et des hauts gradés envers les femmes, mais aussi concernant l’attitude des pratiquantes féminines elles-mêmes ?

Mikiko Sugawara : La pratique des femmes est partout la même, que ça soit en France, en Suisse, en Allemagne ou au Japon. La seule différence se situe peut-être par rapport à la place qu’elle peut prendre dans la vie de ces femmes. Au Japon beaucoup d’étudiantes pratiquent intensément l’aïkido, mais une fois mariées, beaucoup arrêtent, notamment parce qu’elles doivent s’occuper de toutes les tâches domestiques. Si elles ont un enfant il y a encore moins de possibilités de pratique. En fait, il n’y en a pas, elles ne viennent plus du tout. Au Japon la position de la femme, de l’épouse, de la mère rend la pratique difficilement possible alors qu’en Suisse par exemple, j’ai vu des femmes même enceintes rouler sur le tatami. Et si une femme était mariée, au contraire elle venait même pratiquer avec son mari. Je pense qu’il y a des différences de mode de vie et de, pas vraiment de valeurs, mais de perception de comment on peut continuer de pratiquer au cours de sa vie lorsqu’on est une femme. La femme japonaise aura tendance à s’arrêter pendant toute la période où elle élèvera ses enfants mais reviendra une fois qu’ils auront grandi et qu’elle aura plus de temps. Le mari en revanche continuera toujours à pratiquer, même marié et avec enfants. C’est pour cela peut-être qu’il y a un petit peu moins de grades Dan élevés parmi les femmes japonaises comparé à l’Europe.

Commission féminine : Emiko, vous avec eu un parcours similaire, vous êtes venue vivre, pratiquer et enseigner l’aïkido en France. Quel est votre ressenti personnel ?

Emiko Hattori : Alors moi je ne suis pas venue pour enseigner l’aïkido en France. C’est arrivé comme ça, mais ce n’était pas mon but. C’est le hasard qui a fait que j’ai intégré un très bon club et mon professeur Pascal Marcias m’a donné l’opportunité d’enseigner. Donc, ce n’est pas du tout la même chose.

Commission féminine : Néanmoins, par rapport à l’expérience que vous avez pu avoir entre le Japon et la France, avez-vous remarqué des différences ?

Emiko Hattori : Oui, comme Maître Sugawara vient de le dire, il est vrai qu’au Japon, dès qu’une femme est mariée et a des enfants elle s’arrête alors qu’en France heureusement elle continue. Par exemple sur un stage d’un weekend, le mari vient le samedi et la femme le dimanche. Ils alternent la garde des enfants, et c’est très bien ! Il faut continuer comme ça !

Commission féminine : Nous avons donc énormément parlé de sujets liés à la pratique féminine. C’était effectivement le thème de cette interview. Pour finir sur quelque chose d’un peu plus global, qu’est-ce qui vous anime, après toutes ces années, pour continuer la pratique de l’aïkido ? Comment est-ce que vous gardez la passion et la motivation ?

Mikiko Sugawara : La première chose, c’est que quand je pratique l’aïkido, j’éprouve de la joie. J’aime profondément la pratique. C’est aussi grâce à l’aïkido que j’ai pu vivre à l’étranger. Parfois il m’arrive bien sûr d’avoir des coups de mou ou de me sentir un peu négative. Mais je pense que l’aïkido, en tout cas la manière dont Maître Tada nous l’a enseigné, c’est la capacité de changer de direction, de transformer le côté négatif en quelque chose de positif. Pour moi, l’aïkido a été une source de force. Et ça, j’aimerais le transmettre aux autres, que ce soient des enfants ou d’autres pratiquants, parce que on a tous besoin d’avoir une ressource d’énergie. On a tous besoin de garder, de conserver, d’accumuler de l’énergie et de la force, que ça soit pour la vie à l’école ou dans le quotidien. Au-delà des techniques de l’aïkido, je voudrais aussi apprendre aux pratiquants cet aspect, cette capacité de changer de direction, du négatif vers le positif, et d’avoir plus de force vitale. Voilà ce que j’aimerais continuer d’enseigner. Bien sûr, même dans l’aïkido il y a des jours où ça se passe très bien et il y en a d’autres où je trouve que je n’ai pas du tout réussi. Ce que je voudrais, c’est augmenter les moments où cela se passe très bien, les bons moments en aïkido. De plus, pour moi, l’aïkido est vraiment très amusant et joyeux. Et puis, l’aïkido fait partie de ma vie et je n’ai donc jamais pensé qu’il pouvait en disparaitre. D’ailleurs, quand on regarde Maître Tada, à 95 ans, on ne peut vraiment pas dire qu’il manque d’énergie ou qu’il en ait perdu ! Pour résumer, les enfants par exemple, quand on leur donne un cours, ils changent. Ils changent vraiment beaucoup, de manière fulgurante même. C’est vraiment fantastique de voir cette différence. C’est sûr que cela procure de l’émotion et c’est une motivation pour l’enseignant. Même les adultes changent. Ils s’améliorent en technique et au niveau des sensations. Ils se présentent à un examen et ça se passe bien. Parfois j’ai des retours de pratiquants adultes qui me disent : « Ah j’ai réussi à appliquer les principes que j’ai appris à l’aïkido dans la vie de tous les jours ». Inversement, quand les gens s’arrêtent ça me rend triste. Donc, ce que j’aime voir aussi c’est comment les gens changent dans leur vie grâce à la pratique de l’aïkido.

Commission féminine : Emiko, vous êtes également très investie dans l’aïkido au-delà de la pratique et de l’enseignement. Vous avez organisé plusieurs stages, aujourd’hui avec Maître Sugawara, dans le passé avec Maître Tada. Vous avez également contribué à un ouvrage co-écrit avec Maître Tada. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur cette motivation qui va bien au-delà de la pratique personnelle ?

Emiko Hattori : Pour moi il s’agit simplement de continuer le chemin de mes senseis qui m’ont transmis des choses tellement superbes que j’ai envie de les partager. C’est là aussi 4 que le terme japonais sensei prend tout son sens, car cela veut dire « naître avant », celui qui était là avant nous, qui a un peu plus d’expérience. Donc, dans un sens, garder tout ça pour soi serait presque criminel et il s’agit tout simplement de partager cette expérience et transmettre ce merveilleux enseignement.

Commission féminine : Merci beaucoup à vous deux. Pour conclure très brièvement, quel conseil donneriez-vous à une jeune femme qui commence l’aïkido aujourd’hui ?

Mikiko Sugawara : Ce que j’ai envie de dire à cette jeune femme c’est surtout de pratiquer dans la joie et de ne pas se dire « Ah là là je ne comprends pas, j’arrête ». Non, ce qui compte est de continuer. Il ne faut pas juste tester un peu et se dire « Oh, c’est trop compliqué pour moi ». Non, essayez de continuer sans vous blesser, car l’aïkido est une pratique que l’on peut poursuivre très, très, très longtemps, même à un âge avancé. Il faut essayer de pratiquer longtemps et si je peux ajouter quelque chose : si vous ne progressez pas il faut en vouloir à votre professeur ! Il faut avoir l’œil et bien observer son professeur. Autrement dit, il faut suivre les bons enseignements.

Commission féminine : Très intéressant, merci pour ce conseil !

Emiko Hattori : Pour moi c’est un peu la même chose, c’est un apprentissage de la vie, donc continuez !

Mikiko Sugawara : En fait, c’est une véritable chance. Il y a un terme que les Japonais aiment beaucoup et qui désigne cet heureux hasard qui vous fait découvrir quelque chose, l’aïkido en l’occurrence, et qui dit que ce n’est qu’à force de poursuivre que vous vous rendez compte de tous ses bienfaits. Il faut donc poursuivre !

Commission féminine : Voilà un excellent mot pour finir cette interview. Encore merci à vous et merci aussi à Misato Raillard pour la traduction !

Photos : Quan Albert Nguyen  

Pour contacter la commission féminine : feminine@aikido.com.fr