Une rencontre interdisciplinaire : kinomichi et daïto ryu

Cette rencontre eut lieu lors du stage du 8 février 2026, au dojo Pelleport (Paris 19e) sous la houlette du Ki Shin Dojo Ha (Catherine Auffret, Lucien Forni).

A priori on pourrait penser que le daïto ryu, réputé brusque, et le kinomichi, réputé aérien, étaient aux antipodes des pratiques martiales, sans point commun. Mais méfions-nous de tels préjugés et observons la réalité des tatamis. N’oublions pas que Noro Masamichi senseï rappelait lui-même que Shinra Saburo, le fondateur du daïto ryu au XIIe siècle, était son « ancêtre », s’incrivant ainsi dans une longue lignée de créateurs martiaux. Pour les pratiquants de kinomichi, il serait donc vain et inadéquat de renier leur origine, et, symétriquement, pour les pratiquants de daïto ryu, il est formateur de découvrir la fécondité de techniques qu’on pourrait croire figées.

La rencontre interdisciplinaire entre le kinomichi et le daïto ryu fut donc instructive et formatrice à plusieurs égards. Elle eut lieu grâce à l’entente amicale entre deux grands maîtres, Hubert Thomas (8e dan CSDGE, so-shihan et daihyo DNBK) et Emmanuel Clérin (godan, shihan du Hombu Dojo et DTF de la fédération de daïto ryu). Ce dialogue accueillant et constructif entre ces deux disciplines, sans esprit de rivalité, fut une occasion exceptionnelle de connaître – et reconnaître – la généalogie du kinomichi en remontant jusqu’au moyen âge nippon, en découvrant des techniques élaborées sur et pour le champ de bataille et, de ce fait même, ne souffrant aucun à-peu-près dans leur exécution. Pour les pratiquants de kinomichi ce fut l’opportunité d’appréhender pourquoi et comment des gestes et mouvements se font de telle façon et non pas autrement, avec cohérence et nécessité, même si des variations (henka waza) sont toujours possibles.

En Emmanuel Clérin nous avons pu apprécier un maître chaleureux, bienveillant, et un pédagogue expérimenté. Il nous présenta les cinq principes du daïto ryu, dans lesquels nous pouvions reconnaître les mouvements de terre (chi), chaque principe se déclinant entre quinze et trente techniques, cousines de nos formes de contact (par exemple mune dori/4e forme, shomen/5e, yokomen/6e, tsuki /7e). 

Emmanuel Clérin, godan, shihan du Hombu Dojo et DTF de la fédération de daïto ryu

De son côté, Hubert Thomas, riche de ses connaissances tant martiales que médicales, montra le lien entre des formes de contact (dori) ou des points d’impact (atémi) avec des trajets nerveux, des points d’acupuncture, en résonance avec les faciae. À cet effet, Yonchi (yonkyo) donna lieu à une expérience de l’endurance sur des points sensibles.

Cette rencontre interdisciplinaire ouverte nous permit de mesurer, par exemple, toute l’évolution entre ippon dori et ichi. D’abord une évolution technique, puisque, même si le geste est similaire (la base ikkyo), le daito ryu présente ce que nous interprétons comme des formes courtes, là où le kinomichi s’expand dans l’espace en spirale. Ensuite, et surtout, une évolution morale et humaniste puisque le champ de bataille devient terrain d’entente, et la défense destructrice devient construction mutuelle. Ce que j’ai cru comprendre, dans cette communication interdisciplinaire, est le statut inverse de uke : dans le daito ryu, gardien d’une tradition martiale, uke est la personne à neutraliser ou même à tuer symboliquement (pour l’anecdote, un jeune pratiquant fut « crucifié » plusieurs fois !), quand, dans le kinomichi, uke devient constitutivement mon partenaire d’une co-construction. La contrainte articulaire n’a plus pour visée la luxation, la fracture ou le trauma mais devient un mode d’assouplissement des muscles, ligaments et tendons, et de délivrance des tensions physiques et mentales. 

Emmanuel Clérin nous livra un aperçu de l’usage des armes : tanto, kodachi et jute. Il nous convia également à développer en chacun de nous notre somesthésie, cette sensibilité du corps, qui comprend l’ensemble des sensations tactiles, thermiques, kinesthésiques, proprioceptives, ainsi que les sensations douloureuses. Il nous invita à pratiquer les yeux fermés pour avoir cette perception intuitive du monde ambiant, ce qui raviva, chez les plus anciens pratiquants du kinomichi, la réminiscence de nos jeunes années au légendaire dojo des Petits-Hôtels où Noro Masamichi senseï nous faisait pratiquer des randori les yeux fermés, par exemple sous la 8e forme (ushiro eri dori).  

Hubert Thomas, 8e dan CSDGE, so-shihan et daihyo DNBK

Cette rencontre amicale fut très fructueuse : passée la première prévention envers un art martial réputé « rugueux », nous avons pu découvrir des techniques ne faisant aucune concession à l’approximation ni à la complaisance, ces précisions et exigences étant indéniablement un facteur de progression sans faux-semblant sur soi-même. Ce genre d’expérience interdisciplinaire, à l’image de ce que la FFAAA put nous proposer à Cestas en 2025, montre que parler de « famille » martiale

n’est pas un vain mot, et apporte à chacun un enrichissement technique et un approfondissement humain inestimables.

Christophe Genin, 5e dan CSDGE, godan et renshi DNBK